Une religion qui croit en l'homme

Publié le par Emmanuelleg

 


Après l'inventaire, les questions de fond. Cet article, qui est un extrait de : Silences et non-dits de l'histoire antique, présente un aspect inattendu des religions anciennes. Entre les extrêmes de la débauche matérialiste et du fanatisme religieux,le culte des Anciens devait proposer une " juste mesure " afin que les notions de sacré soient partagées par tout un peuple. Les paroles des sages " rien de trop " et " connais-toi toi-même " écrites sur les frontispices des temples, étaient probablement les seuls sermons imposés. Mais au moins ils étaient respectés par tous, et on évitait les querelles, devenues aujourd'hui inévitables, entre croyants et non-croyants.   

 

Si Dieu agit ; alors, ce n’est pas l’homme. Si l’homme agit ; alors, ce n’est 

pas Dieu. Le problème des religions est celui-là : entre pouvoir divin et pou- 

voir humain, il faut choisir. Si le pouvoir est divin, l’homme reste un éternel 

enfant, soumis à l’autorité permanente de dieux parents. Si le pouvoir est 

humain, l’homme devient le maître absolu du monde. Dans le premier cas, 

l’homme vit l’échine courbée, avec l’angoisse permanente de mal faire et 

d’être puni par un Dieu qui le surveille sans répit et juge ses moindres ac- 

tions. Dans le second cas, il est lui-même un dieu et comme un despote, il 

agit en toute impunité et cherche à assouvir ses désirs insatiables en voulant 

tout régenter et tout écraser. À l’heure actuelle, ces deux écueils apparaissent 

souvent comme la seule alternative entre croire et ne pas croire. Elle est ce qui 

oppose le croyant à l’athée, chacun voyant dans le clan de l’autre, la terrible 

« mauvaise pente » qu’il faut à tout prix éviter. La singularité des cultes de 

l’Antiquité fut précisément d’avoir cherché à éviter ces deux écueils. Aussi, 

pour ces peuples du passé, la principale révélation fut la découverte d’un 

chemin intermédiaire qui, entre Charybde et Scylla, enseignait à l’homme 

les avantages de la sagesse dans ce que l’on pourrait appeler la quête d’un 

bonheur humain. Pas d’obéissance aveugle, ni de liberté inconsciente, mais 

la possibilité de s’affranchir du fardeau de son ignorance grâce à un appren- 

tissage enseignant la juste mesure, comme un moyen d’atteindre les buts 

essentiels de la vie. Dans le bouddhisme, on parle de « la Voie du milieu ». 

Dans les cultes antiques, on recommandait surtout de ne pas trop s’appro- 

cher des bords de son propre chemin. Le précepte « Rien de trop », inscrit 

sur les frontispices des temples grecs et romains, rappelait à chaque homme 

l’importance de la double limite du trop et du trop peu, tant dans l’équilibre 

de la personne que dans une harmonie d’ensemble permettant de rendre la 

vie agréable, pour tous, dans la cité. 

Pour se justifier, les religions anciennes se calquaient sur le modèle pa- 

rental. Si Dieu occupe la place du père, alors qu’est-ce qu’un bon père ? Et 

inversement, qu’est-ce qu’un mauvais père ou un père défaillant ? Un bon 

père n’abandonne pas ses enfants et, inversement, il évite de les surprotéger. 

Autrement dit, un bon père ne laisse pas des enfants livrés à eux-mêmes et 

libres de tout décider. Mais ils ne sont pas non plus dépossédés de toute vo- 

lonté, de tout libre arbitre et de toute capacité de décision. Dans le premier 

cas, on nie le statut de l’enfant, en faisant de celui-ci un adulte miniature. 

Dans le second cas, on nie le statut de l’adulte, en faisant de ce dernier un 

éternel enfant. 

De ces deux extrêmes naissent deux types de dynasties qui établissent 

elles-mêmes deux formes de régimes. Bien que différents, ces deux régimes 

sont l’un et l’autre des tyrannies. Dans les tyrannies, les dirigeants occupent 

la place du père et les populations ont donc les places de l’enfant. Dans le 

premier cas, il s’agit d’un père strict, qui interdit tous les plaisirs matérialistes 

et impose de multiples privations. Dans le second cas, il s’agit d’un père 

laxiste, qui autorise tous les plaisirs et toutes les débauches. Dans le premier 

régime, la référence au père rejoint des idéaux de pureté et de perfection 

céleste ; il s’agit donc du règne d’Ouranos, Ouranos signifiant le Ciel. Dans 

le second régime, le père est celui qui triomphe par la  possession des biens 

matériels qu’il réussit à acquérir en un temps record ; c’est donc le règne de 

Cronos, Cronos voulant dire le Temps. Le règne d’Ouranos correspond à 

une dictature religieuse et le règne de Cronos, à une dictature matérialiste. 

Dans le règne d’Ouranos, la religion prend trop de place ; dans le règne 

de Cronos, le sacré est détruit. Ni l’un ni l’autre n’offre l’image positive d’un 

« bon père ». Ces deux régimes sont donc dirigés par de « mauvais dieux » qui

 donnent toute légitimité aux forces néfastes du Chaos. À ces mauvais 

dieux, maîtres du Chaos, on donne le nom de « Titans ». 

Dans la mythologie, les Titans s’opposent aux dieux de l’Olympe. Zeus 

parvient finalement à les renverser et il donne naissance à une autre concep- 

tion de l’autorité en choisissant de partager le pouvoir avec ses frères et sœurs. 

Zeus ne cherche pas à emprisonner ou à dévorer sa progéniture comme le 

faisaient ses aïeux ; il accepte, au contraire, de laisser grandir ses enfants sans 

la crainte d’être contesté et dans certains cas, dépassé par de jeunes dieux 

meilleurs que lui. Pour cela, Zeus devient le premier père (deus pater) et il 

est à la fois le père des dieux et des hommes. 

Les religions antiques veillent scrupuleusement à préserver cette figure du 

père juste, grâce à laquelle les hommes sont à la fois libres et sages. L’homme 

bâtit sa dignité sur le respect de règles et de lois qui l’engagent à préserver et 

à honorer toutes les formes sacrées de l’existence. Mais le destin de l’homme 

est aussi d’évoluer et d’atteindre des sommets sans être rongé par la culpa- 

bilité à l’idée de rivaliser dans les honneurs avec les dieux. Dans le domaine 

– privé – de l’éducation, le – bon – père est un monarque qui doit accepter 

d’être, un jour, destitué par ses propres enfants. Le destin de l’humanité est, 

en effet, de voir les enfants dépasser leurs pères et, d’une manière générale, 

les jeunes générations dépasser leurs aînés, car c’est à cette seule condition 

que l’humanité peut évoluer. 

Sur les bases de cette philosophie religieuse, l’Antiquité a érigé les prin- 

cipaux piliers de la civilisation qui sont l’éducation, les arts et les sciences, 

ainsi que la démocratie. 

Dans la démocratie, le « peuple souverain » balaye l’image figée du père 

unique ; il n’y a plus l’effigie intouchable d’un père qui décide à lui seul du 

destin de son peuple, mais des pères multiples qui s’adaptent aux différentes 

variétés de la nature humaine. Le modèle démocratique devient ainsi un 

modèle intermédiaire entre les deux extrêmes, qui sont le règne d’Ouranos 

et le règne de Cronos. 

Peut-être que les cruautés d’Ouranos et de Cronos n’ont jamais vraiment 

existé, car c’est surtout l’homme qui s’engage à vénérer de « mauvais dieux » 

et subit les conséquences de ses mauvais choix, mais il ne faut pas, pour cela, 

tout remettre à une vision subjective et psychologique. À cette époque, la 

quête du bonheur n’est pas individuelle : il faut d’abord, grâce à l’aide des 

philosophes, accéder à une idée du bonheur collectif avant de trouver le chemin

de sa propre félicité. Donc, d’abord un regard d’ensemble, avant d’ex
plorer sa

propre nature. Car, pour ces peuples de l’Antiquité, ce n’est pas dans 

la famille, mais dans le choix des dieux que se décide le bonheur de chacun. 

Quand on choisit des mauvais dieux, on est dirigé par de mauvais « pères » et 

hommes et femmes deviennent alors de mauvais parents. 

Publié dans cultes anciens

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Le Cazals 06/07/2009 12:48

Je remarque que ce blog avait mis un article sur votre livre

http://aghia-paraskevi.over-blog.com/article-22980958.html

Le Cazals 05/07/2009 18:10

Votre tout nouveau blog est très intéressant.
Je vous recommande un blog (La Grèce antique accessible à tous)
http://aghia-paraskevi.over-blog.com/

et différentes communautés
http://www.over-blog.com/com-1001411564/Science.html
http://www.over-blog.com/com-1001296317/La_commune_des_philosophes.html
http://www.over-blog.com/com-1021337376/Lettres_et_litterature.html

Bonne continuation à votre tout nouveau blog et bonne diffusion pour votre livre :)

Chaleureusement et estivalement vôtre

Anthony Le Cazals